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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 08:32

Léa Drucker et Mathieu Amalric dans le film français de Mathieu Amalric, "La Chambre bleue", sorti en salles vendredi 16 mai 2014.

« La Chambre bleue » : Amalric adapte Simenon...

 

Ils ne sont pas nombreux, les cinéastes qui ont su non seulement réussir une adaptation littéraire, mais, mieux encore, retrouver la quintessence de l'œuvre adaptée, son parfum, sa musique, sa poésie. Subrepticement, au moyen de ce qu'on qualifierait volontiers de petit film, s'il n'était de grand talent, Mathieu Amalric vient d'entrer dans la catégorie de ces créateurs qui savent allier littérature et cinéma. Gageure d'autant moins évidente qu'il s'attaquait à l'un des écrivains les plus adaptés qui soit, au cinéma comme à la télévision : Georges Simenon.

N'étaient-ce les prénoms et les professions des protagonistes, l'intrigue du film correspond presque mot pour mot à celle du roman. Dans la « chambre bleue » d'un hôtel de province, Julien Gahyde et Esther Despierre, qui s'étaient perdus de vue depuis leur enfance, s'aiment en secret. Enfin presque : un jour, il s'en faudra de peu pour que le mari d'Esther ne les surprenne. Julien, un concessionnaire de machines agricoles, prend peur et décide d'emmener sa femme et sa petite fille en vacances aux Sables- d'Olonne. Mais il n'est pas si facile d'échapper aux mystères de l'attraction entre deux corps. D'autant plus que, quelque temps plus tard, Nicolas, le mari d'Esther, qui est de santé fragile, sera retrouvé mort dans des conditions mystérieuses. Et que l'épouse trompée, elle non plus, n'en réchappera pas…

Tourné en format 1,33 – magnifique travail du chef opérateur Christophe Beaucarne –, La Chambre bleue est un polar qu'on placerait volontiers au point de jonction d'Alfred Hitchcock et de François Truffaut. Comme le réalisateur du Procès Paradine (1947), Amalric tourne des scènes d'amour comme des scènes de meurtre. Et, comme le réalisateur de La Femme d'à côté (1981), il ancre magnifiquement son histoire dans une certaine forme de réalisme très français.

Stéphanie Cléau et Mathieu Amalric dans le film français de Mathieu Amalric, "La Chambre bleue".

L'exercice est d'autant plus osé qu'Amalric, dont c'est le cinquième long-métrage – il était déjà venu à Cannes pour La Chose publique (2003) et Tournée (2010) –, non content de réaliser ce petit chef-d'œuvre de série B (il ne dure qu'une heure et quart), en est également l'interprète principal. Quant à Esther, sa maîtresse, belle et vénéneuse, elle est (remarquablement) interprétée par Stéphanie Cléau, qui n'est autre que la compagne du cinéaste-acteur-scénariste dans la vraie vie… Et, puisqu'on en est à parler des acteurs, évoquons d'un mot les performances de Léa Drucker, impeccable en épouse docile et réservée, et Laurent Poitrenaux, très crédible en juge d'instruction fasciné par les ressorts inouïs d'une passion amoureuse.

Mais le plus beau, le plus original aussi, est sans doute ailleurs, dans des plans, le plus souvent fixes, d'une grande originalité, qui scandent le film en de splendides clairs-obscurs. Ici, une tache de sang sur un drap, filmée comme une nature morte ; là, la cicatrice encore sanglante d'une morsure ; plus tard, le sexe d'Esther, un gros plan qui fait irrésistiblement penser à L'Origine du monde, de Courbet.

Devant Julien, la vie s'ouvre comme un gouffre vertigineux et délicieux. Elle le mènera jusqu'à la cour d'assise, prétexte à quelques scènes tout ce qu'il y a de plus « simenoniennes ». Comme John Huston dans son adaptation des Gens de Dublin, de James Joyce (1 987), Amalric n'hésite pas à s'emparer, au mot près, des dialogues de Simenon pour rendre compte de cette attirance des contraires ; de cette impossible fusion entre le chaud et le froid.

Stéphanie Cléau dans le film français de Mathieu Amalric, "La Chambre bleue".

Comme un animal aveuglé par les phares d'une voiture, Julien ne peut que se soumettre à la passion de sa maîtresse. C'est elle qui parle en premier :

« C'est vrai que tu pourrais passer toute ta vie avec moi ?
– Bien sûr…
– Si sûr que ça ? Tu n'aurais pas un peu peur ?
– Peur de quoi ?
– Tu imagines ce que seraient nos journées ?
– On finirait par s'habituer.
– A quoi ?
– A nous deux. »

Couchés sur le lit de la « chambre bleue », les deux amants viennent de sceller leurs destins. Adieu l'épouse parfaite, la charmante petite fille, la grande maison, le boulot envié. Julien – Amalric explique l'avoir appelé ainsi en souvenir du héros du Rouge et le Noir – n'aura même pas à répondre à la question du début du film : « Je t'ai fait mal ? » Il a succombé, tout simplement, incapable de déjouer le piège que lui tendait son propre destin.

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